Lolita

Mis en avant

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Voilà des semaines que les débuts d’articles s’accumulent. Des brides, des bouts de songes et d’idées entremêlées, alimentées par un conflit intérieur vaseux et hautement égocentrique : je ne sais définitivement parler que de moi. Parfois, j’essaie de me faire violence, remplacer mes je par des il ou elle, inventer des sentiments, m’imaginer un autre décor, un autre raisonnement.

Mais il ou elle finit toujours par être un semblant de quelque chose, une pâle copie, un truc nébuleux sans profondeur, impalpable fadeur de mes pensées orientées sous la pression que je leur inflige.

Me, myself and I n’en font qu’à leur tête.

A 5h, lors d’un énième réveil nocturne, les mots ont commencé à se bousculer avec cette irrépressible envie de les poser. Je sais tellement comme ils s’évaporent quand le soleil se lève, que le bruit rassurant de la vie, des moteurs et des talons de la voisine du dessus retentissent. Et pourtant, je suis restée là, lovée entre une couette bien trop épaisse pour les 24° de mon appartement et une couverture chauffante qui signe sûrement à jamais mon célibat.

Dans ce chaos nocturne, je me suis souvenue d’une lettre reçue il y a 18 ans et j’ai eu envie de la relire.

J’avais 16 ans, il en avait 21. J’étais élève, il était pion. J’étais sa Lolita, il était mon Humbert Humbert. Quand j’y repense, le parallèle me parait ridicule. Mon Humbert Humbert était grand et sec. Ses cheveux noirs ébouriffés étaient mon principal repère quand je le cherchais dans la cour du lycée. Il jouait de sa posture avec humour et insolence jusqu’à ce fameux jour.

Pour la première fois, nous étions seuls dans le bureau du CPE. Il m’a regardée amusé, a fermé le store avant de s’approcher de moi à une distance inhabituelle, suffisamment proche pour que je puisse sentir son souffle et un début de fébrilité mais encore trop loin pour qu’il ose goûter mes lèvres d’adolescente en décomposition avancée.

Il a seulement dit : Et maintenant ?

Et je me suis dérobée.

Mon attirance pour lui m’effrayait et j’ai fini par choisir un autre garçon.

Cette courte lettre si bien tournée, 18 ans plus tard, j’aimerais la recevoir à nouveau. D’un autre Humbert Humbert, qui serait encore capable d’écrire de jolis mots, timides et plein de promesses. Une lettre sur du papier, qui mettrait 2 journées interminables avant d’arriver entre mes mains.

Ma Lolita,

Je m’excuse de ne pas t’avoir donné de nouvelles plus rapidement, et comme les raisons que je pourrais avancer pour me justifier ne te plairont jamais, je ne ferai rien dans ce sens.

Je me suis réveillé ce matin en pensant à toi, j’ai relu tes lettres et je me suis dit plein de choses.

J’ai envie de te voir, voilà la chose la plus importante qui me soit venue à l’esprit.

Si je peux te voir, je pourrais te dire le reste, alors voilà l’objet de cette lettre : veux-tu venir passer quelques jours chez moi pendant les vacances de Noel ?

Je n’ai que ton adresse, pas de numéro de téléphone, ce qui n’est pas des plus pratiques pour mettre au point ce genre de choses.

Quant à moi, je n’ai plus de téléphone.

Je passe Noel chez mes parents, tu pourras donc m’appeler là-bas mais ça m’oblige à attendre jusqu’à dimanche ou lundi et je trouve que ça fait long.

Je tenterai peut-être de te joindre au lycée. Disons mercredi, seulement pour que ça fonctionne, il faut que tu sois à proximité du téléphone : bureau des pions à 14h, sois là.

Si ce n’est pas possible, appelle-moi dimanche ou lundi.

Si ce n’est pas encore possible, écris-moi.

Viens entre Noel et le jour de l’An, que je puisse t’embrasser en vrai plutôt que de l’écrire.

Humbert Humbert